Je veux voir la vie en rose. Telle est ma conviction depuis que je suis haute comme trois pommes. J’ai toujours aimé les pommes. Grandes, petites, rouges, vertes ; je ne fais pas de discrimination. Comme avec les êtres humains, j’apprécie ce qu’il y a de bon et je compose avec le reste (ou je fais des tartes). J’aime tellement ce fruit, que j’ai décidé de m’y installer. Vous l’aurez compris, New York is where my heart is. Ville lumière aux bonheurs éphémères. Avenues bondées remplies de taxis débordés, sans oublier mon amie La Liberté (de son vrai nom : Statue) qui me guide dans cette jungle bétonnée. Tout cela peut paraître effrayant, mais rassurez-vous, moi, Marie, 22 ans et toutes dents, je suis une adepte de toutes les nuances de rose. De la plus rayonnante à la plus sombre, j’affronte la vie que j’ai choisie avec tout son spectre coloré.
Il arrive que la mélancolie envahisse mon âme et teinte ma vision d’un profond bordeaux. Notamment, lorsque je songe à mon Angleterre natale que j’ai quittée pour venir vivre le rêve américain. Cependant ce bad mood est largement compensé par mon job de pâtissière dans un restaurant étoilé à Soho ! Ma mère me reproche parfois de m’enfermer dans une seule couleur : « Tu devrais essayer autre chose… Le bleu par exemple. » Et puis quoi encore ? Voir la vie dans un océan de larmes ? Très peu pour moi.
Il n’empêche que depuis quelques semaines, un sentiment nouveau m’habite. Tout commença le jour où ce bel inconnu demanda la pâtissière du restaurant ( c’est-à-dire votre narratrice) pour se plaindre de son dessert. D’après lui, mes fameux Blueberry Muffins avaient un goût trop sucré et féminin. « Vos pâtisseries manquent d’horizons et de perspectives ». Inutile de préciser que j’aurais bien enfariné ce pseudo gentleman au regard aussi transparent que les larmes qui perlaient au coin de mes petits yeux. Ce dernier m’a laissé l’adresse de son épicerie « si l’envie me prenait d’innover » et je me suis empressée d’enfouir rageusement cette information dans mon tablier.
À la suite de cet épisode, mon monde c’est peu à peu teinté de violet et d’un sentiment de vide. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant. Comme si j’étais incomplète. Du jour au lendemain, la vie n’avait plus le même goût sucré. Les lumières se sont tamisées et les avenues se sont vidées. Seule mon amie La Liberté continuait de clignoter au large de Manhattan.
Un matin de Saint-Valentin dans ma cuisine, les yeux embrumés de lilas et la goutte au bout du nez. Alors que je me débattais avec mon tablier pour dénicher un mouchoir, je tombai sur l’adresse de l’épicier. Au même instant la radio clama une annonce en lien avec mon amie La Liberté. Un signe? Sans trop savoir pourquoi, je décidai de me rendre à l’épicerie. Malheureusement, cette dernière était fermée. Au bas de la porte gisait un panier de myrtilles accompagné du mot suivant :
« J’ai la liberté de choisir la couleur de ma vie. Il ne tient qu’à moi de faire bon usage des couleurs de l’arc-en-ciel. »
Mon sang ne fit qu’un tour et je sautai dans un taxi direction Liberty Island. Au pied de mon amie de toujours se trouvait un homme aux mains violacées. Lorsque nous nous vîmes, le soleil et le ciel s’unir dans un magnifique crépuscule et l’évidence résonna en moi. La vie en rose, c’est bien, mais à deux c’est mieux. Le beau jeune homme s’approcha de moi et son aura teintée de bleu s’unit à mes joues rosées pour créer le début de ma nouvelle vie. Une mosaïque de bonheurs colorés.
The end